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C'est frappant l'actualité de ce que Michel Chiha ecrivit le 8 Mars 1949. Les constantes du Gouvernement au Liban sont éclatantes après un demi siècle de temps: Chamfort, dont l'esprit n'a pas vieilli et dont tant de jugements continuent d'avoir cours, a écrit cette forte pensée: «Presque tous les hommes sonr esclaves pour la raison que les Spartiates donnaient de la servitude des Perses, faute de pouvoir prononcer la syllabe: non. Savoir prononcer ce mot et savoir vivre seul sont les deux seuls moyens de conserver sa liberté et son caractère.» Ce n'est pas qu'il faille dire toujours non et qu'il faille toujours vivre seul. Le malheur, c'est de n'être plus en mesure de le dire et de le faire. C'est une des tares de ce pays (et de notre Orient) de laisser aller le citoyen à la servilité par le fait de ceux qui le mènent à consentir à voir sa personnalité abolie. Cela n'a rien de commun avec le devoir de se montrer discipliné et la nécessité d'obéir. Car se discipliner et obéir c'est rendre possible et raisonnable le gouvernement de la cité. Dans les pays les plus avancés, on obéit scrupuleusement et on se soumet strictement à des disciplines rigoureuses, mais ce sont aussi les pays où l'on sait dire :non, avec plus de force et d'assurance. Chez nous, les ministres eux-mêmes ne discutent plus qu'à peinece qui est de leur ressort et de leur compétence. Pourquoi s'exposer, pensent-ils, à la mauvaise humeur ou au déplaisir de qui que ce soit. Quant au peuple, il est manifestement à l'école de la platitude la plus extrême. Il finit par dire couremment le contraire de ce qu'il pense de crainte d'être mal vu et de peur d'être persécuté. Ce sont là des habitudes lamentables qu'il faut laisser aux pays où la liberté d'opinion est défunte. Un homme n'est plus un homme quand il se comporte ainsi: au dire même de Chamfort, « c'est une chose». Le caractère, c'est de faire ce que l'on doit et de dire ce que l'on pense; c'est de ne point abdiquer cette liberté fondamentale de défendre un principe et de discuter une erreur. C'est de ne pas dire oui, systématiquement, parcequ'on a peur de dire non et parce qu'on attend de cette capitulation secrète, de cette lâcheté, des avantages et des profits qu'on n'avouerait pas à haute voix. Et savoir vivre seul, de temps entemps, est indispensable pour la défense du caractère. Ce n'est pas cesser d'être sociable que de s'y astreindre car il y a, nous le savons tous, solitude et solitude. Mais la société courante est devenue l'école de la dissimulation et du mensonge. A vrai dire elle l'a toujours été; (et nous croyons entendre, en écrivant ces lignes, les grondements d'Alceste et la voix de Philinte); ce qui importe c'est d'en sortir parfois pour défendre son âme, ses entiments profonds et ses convictions menacés. Jusqu'à ce que le Gouvernement, chez nous, apprenne à respecter l'opinion des citoyens dans la mesure où elle ne se traduit pas par des appels à la sédition, il demeurera suspect aux défenseurs de la dignité humaine. Un homme qui a le courage de dire non! il faut le louer et non point le brimer. Et ce n'est pas une raison qu'un tel homme cesse de trouver, dans les services de l'Etat, un fonctionnaire pour faire aller ses affaires et un magistrat pour lui rendre justice. Michel Chiha 8 Mars 1949 |